Actrice, prof et directrice de théâtre : les fabuleuses vies de Maud Ferrer

Crédit Céline Hussonnois Alaya

Maud Ferer. Crédit Céline Hussonnois Alaya

Maud Ferrer a 32 ans, des journées à rallonge, sept employés et un théâtre. Depuis 2011, elle est directrice et propriétaire de l’Aktéon, salle de 60 places dans le 11ème arrondissement de Paris. Et cela lui réussit plutôt bien : en novembre dernier, son théâtre a été primé à quatre reprises lors de la première édition des P’tits Molières, dont l’objectif est de promouvoir les spectacles des salles parisiennes de moins de cent places Leur slogan : « Parce que dans les petites salles aussi il y a de grands spectacles ».  Meilleur spectacle tout public, meilleur spectacle musical et meilleurs comédiens dans un premier et un second rôle.

« C’est une formidable reconnaissance », admet la directrice qui s’est débattue avec les banques pendant près de huit mois pour reprendre le théâtre. Un véritable parcours du combattant l’attend quand en 2010 elle décide de partir à la conquête de financements pour racheter l’Aktéon. Elle y travaille depuis plusieurs années comme bras droit de la précédente patronne. Après moult rendez-vous, refus et même un épisode de harcèlement sexuel par un financier plus intéressé par sa plastique que par le projet, la dernière banque qu’elle rencontre lui dit enfin oui. « J’avais tout misé sur ce rendez. Si cela n’avait pas marché, c’était fini », se souvient Maud Ferrer.

Pourtant, la jeune femme, qui dit ne pas aimer les chiffres, n’envisageait pas de devenir une businesswoman. Enfant, elle qui a grandi à la campagne « avec des chiens et des chats », voulait être vétérinaire. « J’ai une sensibilité que je ne m’explique pas avec les animaux ! Je suis capable de pleurer pour un pigeon à qui il manque une patte. Je suis super émue quand je vois une affiche signalant un chat disparu. »

« A 30 ans, j’aurai un théâtre »

Au lycée, l’amour des mots lui fait envisager une carrière de prof de lettres. Mais à 16 ans, le frère d’une amie qui donne des cours de théâtre à la MJC de Montauban la fait participer à son spectacle. « C’était « L’Atelier », de Jean-Claude Grumberg, je m’en souviens encore. » Mais en cours d’année, tous les rôles sont déjà distribués. « J’étais mal dans ma peau. Il m’a confié des textes que je devais dire entre les scènes. » Le jour du spectacle, si elle sort tremblante des coulisses, c’est une révélation. « J’ai su à ce moment-là que c’était ce que je voulais faire de ma vie. » Elle se dit transportée par les mots, « heureuse de pouvoir les faire entendre ». Quelques années plus tard, alors qu’elle est étudiante au Cours Florent, une plaisanterie avec des camarades de classe fera office de prophétie. « On déconnait avec un ami et l’on se disait : « A 30 ans, j’aurai un théâtre ». » La prédiction se révélera juste.

En février, elle endossera à nouveau son costume d’actrice, qu’elle avait laissé au placard depuis trois ans. Maud Ferrer remontera sur ses propres planches, pour incarner Elmire, dans une mise en scène de Jérémie Milzstein du « Tartuffe » de Molière. Trois mois de représentations pour trente dates. Une prise de risque pour la comédienne qui avoue, même si elle a « tout de suite retrouvé le plaisir du plateau lors des répétitions », avoir le trac.

Son livre de chevet : « Le Misanthrope ». Une pièce qu’elle lit depuis l’âge de 16 ans et ne se lasse pas de relire. « Un beau personnage tragique qui va tout perdre parce qu’il lui est impossible de faire des concessions », explique-t-elle. Des concessions, justement, elle a dû en faire, comme dans sa vie personnelle et amoureuse, elle qui travaille six jours sur sept. Sa devise : choisir c’est renoncer. « C’est quelque chose que j’ai vite compris, cela permet d’accepter plus facilement ce que l’on perd. »

Maud Ferrer. Crédit Céline Hussonnois Alaya

Maud Ferrer. Crédit Céline Hussonnois Alaya

Une légitimité acquise par le travail

Trois matinées par semaine, Maud Ferrer enseigne également à une classe de première année au Cours Florent. « J’avais 25 ans quand on m’a proposé ce poste. Certains étaient même plus âgés que moi, se souvient-elle. Le premier jour, alors que je faisais l’appel, je tremblais. J’ai pris une grande respiration et j’ai commencé à les faire travailler. Et puis j’ai compris que ce n’était pas l’âge qui importait. Il y a une légitimité et un respect pour l’enseignant. » Et directrice de théâtre à 32 ans, cela en surprend plus d’un. « Quand je suis derrière le comptoir, les gens ne s’imaginent pas qui je suis. » Certains parfois jugent cela comme un handicap. « Un producteur avec qui ça s’était mal passé m’a balancé : « Vous êtes trop jeune, vous n’y connaissez rien ». » Et des P’tits Molières, elle est la seule jeune femme. « Mais en général tout se passe bien, car l’Aktéon a fait ses preuves, j’ai gagné ma légitimité. »

Le théâtre, qui accueille depuis plusieurs années des enfants, a ouvert cette année des cours pour adultes deux soirs par semaine, pris d’assaut dès leur lancement. Même si ce sont des cours amateurs, Maud Ferrer dit avoir avec eux la même rigueur qu’avec des professionnels. « C’est plus détendu, c’est moins grave s’ils se trompent, mais je suis aussi exigeante avec mes élèves que je le suis avec moi-même. » La directrice reconnaît avoir parfois une main de fer. « J’étais dure au début, et j’avais tendance à être un peu pète-sec. » Mais il est important pour elle que les choses soient « carrées », « une manière de se protéger ».

Aînée d’une fratrie de trois frères et sœurs, elle assure avoir beaucoup de gratitude envers son père, qui n’était pourtant pas le plus enthousiaste à l’idée qu’elle rachète un théâtre. « C’est grâce à lui que j’ai pu l’acquérir, je l’appelle parfois quand j’ai une décision un peu trop lourde à prendre. On s’est retrouvé autour de ce projet. »

Un théâtre qui interroge

Son objectif, dit-elle, « élargir le public ». Et faire venir davantage de scolaires. « En deux ans, j’ai doublé le nombre de ces séances. » Important d’éveiller les jeunes, « de leur donner le goût du théâtre pour qu’ils aient un jour l’envie d’y revenir ». D’ailleurs, sa programmation est aussi riche pour les adultes que pour le jeune public, qui offre « bien plus de possibles ».

Elle dit n’être pas bon public. « Je peux avoir la dent dure », reconnaît-elle, qui se qualifie de pince sans rire, plutôt du genre à verser dans la dérision. « Le rire rend la vie plus belle et permet de s’amuser de tout. » Sur sa scène, elle défend un théâtre qui questionne, et qui pourrait, à sa mesure, changer le monde.

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